dimanche, 11 mai 2008

Clapotis nocturne

670785234.jpgEt les phrases défilent, en vieilles maquerelles ivres sur la lèvre du gouffre, maquillées de leur histoire de pucelles séductrices, où s’est invité un signifiant néant. Un vent sombre se lève, qui va refermer la nuit sur ces spectres maquillés de prières d’enfants, psalmodies vertueuses qu’elles confient au premier prophète ressuscité d’entre les singes terrassés, que, vieillardes défaites, elles engendrent d’un souffle méphitique en leurs entrailles crevées d’espoir.

Voilà au bout de huit cents pages où mon âme me mène. Dans un capharnaüm soûlé de fatigue et blessé d’insomnie, où les prêtresses de la génération universelle me chuchotent à l’oreille le sens de ma veille bâillonnée.

Je rencontre cette nuit, à une heure abandonnée des bavards, mais où quelques dieux souriants et leurs frères démons ricanants s’aventurent sous les lumières immobiles en l’océan aveugle de la nuit parisienne, un jeune type, arabo-français, tout habillé de blanc, qui erre. Il avance épuisé, au radar qu’il a de passablement entamé par une soirée sans doute passée au parc des Princes, où c’était PSG-Saint-Etienne, ce soir. Nous sommes deux, il m’interpelle. « C’est où, le bois de Boulogne ? – Pas à côté, et toute façon, pas par là. – Je cherche les travs, les filles, je veux baiser, vous voyez, m’sieu ? » Les filles, en second choix, naturellement. Il est trop sale et trop défait pour que je lui propose une part de ma nuit. Alors je lui donne une vague direction : « Vous allez tout droit par là, mais c’est loin. – C’est sûr ? Parce que depuis tout à l’heure on me dit par là, puis par là. – Ecoutez, c’est par là et vraiment loin. – D’accord… merci, monsieur. » Dix minutes plus tard, je passais devant lui en voiture, il m’a fait de grands signes en agitant ses bras mous, mais j’ai filé.

J’ai remis cap sur mon vieil État. Qui a encore quelque mille cinq cents pages à digérer de bavardages pieux, de toutes ces grossièretés politiques où la guerre est la seule nécessité, sauf à se laisser endormir par une évangile puérile et indéchiffrable.

La nuit était comme une goutte de sueur qui cherchait à tomber, me répétai-je avant de retourner m’allonger.

vendredi, 09 mai 2008

Mourir en exil…

« Mourir en exil, c’est la garantie qu’on n’a pas été totalement médiocre. »

Nicolas Gomez DAVILA, le Réactionnaire authentique, éditions du Rocher, p. 30.

mercredi, 07 mai 2008

Critique littéraire

Pourquoi Untel, dès qu’il quitte son rayon, la critique littéraire, où il excelle, et qu’il s’essaie à écrire, remet une copie de bon élève qui n’a pas plus d’espoir que d’être bien notée ? Style prétentieux, lourd, pas de respiration des phrases, un objet mort-né. C’est comme s’il avait pris une assurance vie au moment d’écrire.

mardi, 06 mai 2008

Graines de salade

« Diviser les styles d’écriture comme les graines de salade :
1) Grande anglaise non pareille ;
2) Arlequin à carreaux ;
3) Arlequin Sachsenhaüser bariolé à tête dure ;
4) Arlequin Sachsenhaüser uni ;
5) Vantard bariolé ;
6) Grand Mogul ;
7) Tête princière fêlée. »

Georg Christoph LICHTENBERG, le Miroir de l'âme, José Corti, p. 213.

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dimanche, 04 mai 2008

Esclave textuel

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Je vis actuellement coulé dans le boulot. Il me reste deux doigts de conscience qui me font respirer à la surface du monde, mais c’est un filet d’air qui me parvient étrangement, et en faisant des sons un peu grinçants…
Je ne suis donc plus qu’une silhouette d’existence mangée de mots qui viennent se coller et pendouiller en vampires pavloviens dans le fouillis noir de ma vieille et grotesque cervelle. Qui rumine, qui mâche à l’infini, qui broie avec une lenteur d’horloger, une prudence d’apothicaire cafardeux, un peu de lassitude désabusée aussi, celle d’un poète adolescent migraineux, qui s’ensanglante les vaisseaux de la profonde histoire, et qui regarde dans les yeux jaunes les bestioles de la nuit tête en bas, et qui parfois en un sursaut de lumière digère… Et les bestioles se déploient dans une gloire d’ailes sifflantes. Dernier acte avant la nuit, elle évacue en un bâillement conclusif la matière phénoménale qu’elle s’est enfournée dans les cavités d’évidences, les poches expectatives, les carrefours aux souffles perspectifs, au travers d’os en ressorts jubilants et au sein de chairs en conques flottantes, de plages en colliers lumineux, de bimbeloteries en ferrailles viscérales. Farci bordel, mon amour. J’exhale ce rond béant d’un bond dans mon plumard. Et tout aveuglement vagabond se démêle dans ce songe horizontal imminent.

Mon métier en cette affaire est tailleur de textes. Belle mission, dont je m’investis très modestement et avec une certaine mesure ludique. J’explore la scène de la chose en mouvement. De lourdes audaces squelettiques en parfois grandes exaltations musculeuses via des jaillissements excrémentiels et libérateurs de la chair en exercice d’expression, le monde est convié à l’engendrement pantagruélique de l’œuvre, avec un théâtre d’êtres voilés d’une phosphorescente drapure d’insectes aptères. (Cela donne parfois un pet de fourmi. Mais ne vais-je me compromettre dans des jugements mineurs.) Ainsi, au-dessus de moi, trônant dans une souveraine idéalité, où ça vibrionne de la sidérale chevelure, l’auteur ! J’ai beaucoup de vénération pour ces esprits autrement plus humains, accessibles et industrieux que mon chapeau de clown, grotesquerie tissée d’errances bestiales, mais j’avoue bardée d’un bonheur obscur et capricieux. Mais revenons à nos mains affaireuses… J’aime, je les adore même !, les auteurs de ces jours géants dans la culture profuse des contradictions, vastes champs labourés de lendemains sans lendemains, d’une faune de slogans volant partout, plantés d’une foule de polichinelles épouvantails au flair giratoire, parsemés de pierres tombales façonnées par des croque-morts capuchonnés d’un cynisme conquérant. On se soucie beaucoup ces jours-ci de l’avenir de la planète, il faudra en passer par nos phrases pour cela, enfin par leurs phrases, pour mettre à mort notre vieille mère. Des phrases qui peignent une figure qui s’enterre, qui en paraphent la chute tragique, avec parfois dans une lueur vertigineuse une qui contient en son sein la promesse d’un allaitement reviviscent. Que ne faut-il parcourir de kilomètres de mots pour parvenir à cette source…

Allez… il me faut le reconnaître. Je suis leur affectueux esclave, à tous ces auteurs.
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vendredi, 02 mai 2008

Les Aveugles

Contemple-les, mon âme; ils sont vraiment affreux !
Pareils aux mannequins ; vaguement ridicules ;
Terribles, singuliers comme les somnambules ;
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Leurs yeux, d’où la divine étincelle est partie,
Comme s’ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel ; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.

Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. O cité,
Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et beugles,

Eprise du plaisir jusqu’à l'atrocité,
Vois ! je me traîne aussi ! mais, plus qu’eux hébété,
Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?

Charles BAUDELAIRE, les Fleurs du mal.

mardi, 29 avril 2008

Enchanté…

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Bill Vaccaro, That’s One Small Step For Man…


« 10 mai [1914].
D’excellente humeur. Enchanté de moi-même et d’autrui, jusqu’à ce qu’une mouette, croisant au-dessus de Kensington Gardens, stimulât mon penchant à l’envie – comme j’aimerais voler. »
BARBELLION, Journal d’un homme déçu.

samedi, 26 avril 2008

Haïku parisien

1263977482.jpgPetit concentré d’humeur parisienne, de cet air qu’on respire par tous les pores de la bête quand on vit dans la Ville lumière, de cette substance de fluides humains qu’on s’injecte à hautes doses dans les circuits du matériel déambulant par un beau soir de printemps, où les terrasses des cafés débordent de boboïtudes traînassant bienheureuses dans les vestibules sucrés d’une saison tiède qui promet déjà de n’en finir plus. L’exténuation n’a pas de limites.

Je passe, boussole aimantée vers mon foyer légitime, devant les Galeries Lafayette, dont les vitrines exhalent des couleurs de charcuterie saisie de transes esthético-mystiques. Mannequins à l’image de la bohème rêvée par les bavards des terrasses vespérales, avec des choucroutes roses sur la tête, des baguettes de restaurant chinois plantées dans la pièce capillo-pâtissière, des frusques simili-guenilles, toute une panoplie de zéroïnes et zéroïns plantés dans une vitrine, y prémourant dans sa gueule de cirque boutiquier.

C’est là que j’avise un furieux incivique, la barbe et la chevelure en bataille, un cloduque en pâmoison vociférante – je dirais bien un Destouches* postanal, si je ne craignais l’indignation des dévots du saint homme –, campé devant le défilé statique des doublures de la boboïté végétale ornant les cafés plus loin. « C’est ça, Paris ! braille-t-il aux rares passants, c’est du cinéma ! Quel cinéma, putain de chiotte ! » Plus un chapelet de critiques et d’injures où j’ai du mal à faire un tri, mais est-ce bien nécessaire ? L’on passe à côté du bizarre qui explose se marrant méchamment et qui articule avec une liesse venimeuse des mimiques à l’hyperréalisme outré. A côté de moi, un petit couple hétérosexuel, du normal à courtes pattes, tricotent d’icelles en commentant la saynète que nous jette à la figure le guignol ordurier. « Ne fais pas attention, s’adresse le courtaud à sa courtaude, ce n’est pas important ce qu’il dit… » Et l’autre de beugler, de plus en plus fort, à mesure qu’on s’éloigne de lui : « C’est de la merde ! » Ricanements discrets de la paire de manches nains et blondinant en marche à mes côtés.

De l’humeur parisienne savamment concentrée dans ce petit épisode : un cinglé abandonné dans l’évidence, moqué par une brève humanité qui se borde dans la minuscule prévention de ses jours fabriqués aux confins d’une timidité satisfaite de soi ; elle-même vomie par un passant ayant des idées sur l’ensemble qui reflue depuis je ne sais quel caprice d’un diable souverain. Poupées russes de l’abomination quotidienne au tintement universel, emmanchées au milieu d’un théâtre de petite haine galopante. Où est le sentiment d’humanité là-dedans, où trouver une perle de bienveillance, une larme de compassion qui sauverait cette ordure scintillante, où confier un peu de sa peau dans cette figure d’un monde en ruines colorées, dans ce rôt en mode mineur essentiel d’une société juchée sur un orgueilleux pan de la civilisation planétaire ? Où ?
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* « Comment se fabriquent, je vous demande, les idoles dont se peuplent tous les rêves des générations d’aujourd’hui ? Comment le plus infime crétin, le canard le plus rebutant, la plus désespérante donzelle, peuvent-ils se muer en dieux ?… déesses ?… recueillir plus d’âmes en un jour que Jésus-Christ en deux mille ans ?… Publicité ! Que demande toute la foule moderne ? Elle demande à se mettre à genoux devant l’or et devant la merde !… Elle a le goût du faux, du bidon, de la farcie connerie, comme aucune foule n’eut jamais dans toutes les pires antiquités… Du coup, on la gave, elle en crève… Et plus nulle, plus insignifiante est l’idole choisie au départ, plus elle a de chances de triompher dans le cœur des foules… mieux la publicité s’accroche à sa nullité, pénètre, entraîne toute l’idolâtrie… Ce sont les surfaces les plus lisses qui prennent le mieux la peinture. »1131483228.jpg

Louis-Ferdinand CÉLINE, Bagatelles pour un massacre, 1937.

vendredi, 25 avril 2008

Chose

Je veux une chose simple, toute simple. Quelque part entre l’attente et le passé, la mort déjà, posée. Qui jaillit dans un souffle matinal, en un regard, sans pays. Une chose debout dans l’air, dressée dans le flux qui laboure les images entre champs célestes et reflets de matières déposées. Quand je la cherche de près, immobile, cette chose infiniment simple, je découvre… rien. Il faut s’éloigner, me dis-je, ramasser ses pensées en un lieu déjà lointain, perspective regrettée, tout au bord de l’oubli, pour apercevoir une ombre de quelque chose où s’est aventuré l’impatient désir, distrait de la chose sans doute. Je raconte quelques souvenirs de choses qui m’ont tout l’air d’avoir dessiné quelque vertu dans la recherche de cette fugace parcelle. La ronde des éléments n’entame en rien l’attention. Elle l’enivre, la frôle en une caresse et la laisse dans son labyrinthe d’attentes. Des rêves déjà bâtis, des pensées déjà engendrées d’un trait disparu habitent la petite ponctuation d’être, là. Mais ce n’est rien d’autre qu’une illusion admise, déclinée, aux airs déjà éteints.
Cette chose simple n’existe pas. Elle n’existe pas. Je l’attends. Juste l’attente de cette chose.

lundi, 21 avril 2008

Ombre d’un ange

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« … Alors le fou recula de quelques pas, comme s’il était la proie d’un insultant cauchemar ; les lignes du bonheur se peignirent sur son visage, ridé par les chagrins. »
LAUTRÉAMONT, les Chants de Maldoror.